
Vous les regardez travailler et quelque chose vous dérange. Il manque une étincelle.
C’est subtil. Ils sont là à l’heure. Ils font le travail demandé. Ils ne refusent pas ouvertement les tâches. Mais c’est mou. Il n’y a pas de proactivité.
Quand un problème survient, ils attendent que vous veniez le régler.
Quand vous lancez une nouvelle idée en réunion, vous faites face à un mur de silence poli ou à des hochements de tête sans conviction.
Vous avez l’impression de devoir injecter votre propre énergie dans le moteur tous les matins pour que la machine avance.
Le diagnostic semble évident, n’est-ce pas ? « Ils manquent de motivation ». Vous vous dites que la nouvelle génération est moins engagée. Ou que vous n’avez pas recruté les bons profils. Ou peut-être qu’il faut organiser un séminaire pour « rebooster » tout le monde, voire installer un baby-foot.
Arrêtez tout.
Vous faites fausse route.
Penser que le problème vient de la motivation individuelle est l’erreur la plus coûteuse que vous puissiez commettre. C’est confortable, car cela met la faute sur les autres (leur caractère, leur envie). Mais c’est une impasse.
Sommaire
Le problème réel : l’épuisement par l’absurde
Soyons sérieux une minute.
La grande majorité des gens préfèrent réussir que échouer.
La grande majorité des gens préfèrent être utiles qu’inutiles.
Personne ne se lève le matin en se disant : « Tiens, aujourd’hui, je vais faire du travail médiocre et traîner les pieds. »
Si vos collaborateurs semblent démissionnaires, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas envie. C’est parce qu’ils sont fatigués.
Pas fatigués par la charge de travail. Fatigués par l’absurdité de votre organisation.
Ils sont usés de devoir demander trois fois la même information pour avancer.
Ils sont lassés de voir les priorités changer tous les mardis selon votre humeur ou le dernier appel client.
Ils sont découragés de produire des rapports que personne ne lit, ou de faire des tâches dont ils ne voient pas la finalité.
Ce que vous appelez « manque de motivation » est en réalité un mécanisme de protection rationnel.
Face à un système flou, contradictoire ou inefficace, l’être humain se met en économie d’énergie. Il arrête de lutter contre la machine. Il fait juste ce qu’on lui dit, ni plus, ni moins. Il se désengage pour ne pas devenir fou.
Ce n’est pas de la paresse. C’est de la résignation apprise.
La bascule : motivation vs empêchement
La bascule intellectuelle consiste à arrêter de se demander « Comment les motiver ? » pour se demander « Qu’est-ce qui les empêche de bien travailler ? ».
La motivation est interne. Vous ne pouvez pas « motiver » quelqu’un durablement, c’est du ressort de la psychologie individuelle. En revanche, vous pouvez « démotiver » quelqu’un très vite avec une organisation défaillante.
Votre rôle de dirigeant n’est pas d’être un animateur de club de vacances qui distribue de l’énergie.
Votre rôle est d’être un démineur. Votre job est d’enlever les cailloux dans la chaussure de vos équipes.
Si un technicien doit remplir quatre formulaires inutiles avant de commander une pièce à 10 euros, il va finir par ne plus la commander. Et la machine restera en panne. Et vous direz qu’il n’est pas proactif.
Alors que le problème, c’est le formulaire, pas le technicien.
Si une commerciale se fait réprimander parce qu’elle a pris une initiative qui n’était « pas la bonne » alors que la règle n’était pas claire, la prochaine fois, elle ne fera rien. Et vous direz qu’elle manque d’audace.
Alors que le problème, c’est l’absence de cadre clair, pas la commerciale. (Voir l’article : L’illusion de la compétence individuelle)
Vous confondez le symptôme (l’inertie des gens) avec la cause (les frictions de l’organisation).
Un éclairage organisationnel : la clarté crée l’énergie
L’énergie collective ne vient pas des discours inspirants. Elle vient de la fluidité mécanique.
Regardez une équipe de sport ou une brigade de cuisine qui fonctionne bien. Ça file. Chacun sait ce qu’il a à faire. Les gestes sont précis. Il n’y a pas de collision. L’énergie est palpable.
Pourquoi ? Parce que l’organisation est lisible.
Dans votre entreprise, le « manque de motivation » est souvent le nom que l’on donne à la confusion.
- Confusion sur les rôles : « C’est à moi de faire ça ou à lui ? Dans le doute, je ne fais rien. »
- Confusion sur le sens : « Pourquoi on me demande ça alors que ça ne sert à rien pour le client ? »
- Confusion sur les moyens : « On me demande de courir le 100 mètres, mais on me donne des bottes en plomb. »
Quand l’organisation est claire, le travail devient satisfaisant.
Il y a un plaisir simple et puissant à faire du bon boulot. C’est ce plaisir-là qui est le vrai moteur.
Si vos équipes ne ressentent plus ce plaisir, c’est que votre organisation le leur vole. Elle met trop d’obstacles entre leur effort et le résultat.
Rien n’est plus motivant que de voir son travail aboutir sans friction inutile.
Rien n’est plus démotivant que de pédaler dans la semoule.
Ce que vous pouvez regarder différemment
Oubliez les primes exceptionnelles, les team-buildings et les discours de fin d’année. Tout ça, c’est du maquillage.
Allez voir vos équipes avec une question radicalement différente.
Ne leur demandez pas : « De quoi avez-vous besoin pour être plus motivés ? » (Ils vous répondront : plus d’argent ou plus de vacances, car c’est la seule compensation valable à la pénibilité organisationnelle).
Demandez-leur : « Qu’est-ce qui est difficile, lourd ou stupide dans votre quotidien ? »
« Où est-ce que vous perdez du temps ? »
« Quelle est la règle qui vous empêche de bien faire votre travail ? »
Vous allez être surpris.
Ils ne vont pas vous parler de sens de la vie ou de bonheur au travail.
Ils vont vous parler de ce logiciel qui plante, de cette procédure de validation qui prend trois jours pour rien, de cette réunion du lundi qui ne sert à rien, de ces objectifs contradictoires entre le service A et le service B.
Ils vont vous lister tous les freins organisationnels que vous avez laissés s’installer.
Écoutez-les. Et commencez à supprimer ces freins. Un par un.
Simplifiez les circuits. Clarifiez qui décide quoi. Supprimez les étapes inutiles. Donnez les bons outils.
C’est un travail de nettoyage. C’est moins sexy que de parler de « vision », mais c’est redoutablement efficace.
Conclusion
Vous n’avez pas besoin de motiver vos équipes. Vos équipes sont déjà motivées par l’envie de bien faire, de se sentir compétentes et de ne pas perdre leur temps. Cette envie est là, enfouie sous des couches de dysfonctionnements.
Votre responsabilité n’est pas de rajouter de la pression ou de la séduction.
Votre responsabilité est de lever les obstacles structurels. Attention ajouter des outils ou des méthodes ne règle rien.
Quand la route est dégagée, les gens avancent. C’est aussi bête que ça.
Si ça n’avance pas, arrêtez de crier sur les conducteurs. Regardez l’état de la route que vous leur avez construite.







